Le SIG, un moyen d’alerte pour la mémoire collective ?


Quelle est la place de l’esclavage et de l’émancipation dans le paysage culturel d’une ville américaine ?

C’est la question que se sont posés deux chercheurs américains. Pour cela Stephen P. Hanna, de l’Université de Mary à Washington, et E. Fariss Hodder, chercheur indépendant, ont utilisé le système d’information géographique pour observer les signes de la commémoration de l’esclavage et l’émancipation mis en place par la ville de Fredericksburg (Virginie).

La question de la commémoration de l’esclavage est, plus qu’ailleurs, un sujet sensible aux États-Unis. Des études récentes en géographie culturelle tendent à montrer une certaine « banalisation » voir même « recul » de conscience dans la mémoire collective des actes d’esclavagistes du XVIII-XIXème (Alderman, 2012).

C’est donc dans cette perspective que ces deux chercheurs américains ont mis en place un SIG qualitatif afin d’observer réellement les efforts mis en place par la ville. Fredericksburg a été l’objet d’étude car elle est un des lieux de bataille de la Guerre de Sécession opposant la Force de l’Union à la Confédération. En outre, 10 000 esclaves se sont émancipés à la suite de cette bataille avant même l’abolition officielle, ce qui en fait, un lieu hautement symbolique. La ville connait aujourd’hui plus de 277 monuments en lien avec ces évènements. Mais combien sont réellement en lien avec la mémoire de l’esclavage ou de l’abolition ?

Pour répondre à cette question, ils ont recensé tous les signes commémoratifs monuments, musées, plaques, stèles, sites historiques,…etc. Ces éléments ont été cartographiés sous ArcGis. Ils ont ensuite, mis en place un « indice de visitabilité » pour chaque entité à partir de critères de localisation et de fréquentations (proche ou éloigné du centre, passage de tour opérateur ou circuit touristique…, par exemple) (Hanna , 2015 p.515). Trois échelles de valeur ont été retenues allant de la plus marginale, à la localisation la plus centrale : basse, moyenne et haute visibilité pour les monuments les plus visibles situés au centre de la ville. Les chercheurs ont ensuite définis des mots clefs, Esclavage, Servitude, Emancipation pour le thème principal mais également Confédération, Union. Chaque signe commémoratif a été analysé individuellement à partir de textes, de notices, de discours, de phrases à la recherche de ces occurrences. Ce qui a permis d’aboutir à de nouveaux indices de pertinence. Ces 2 indices, celui de « visitabilité » et celui de la pertinence du discours ont été ensuite confrontés. Cela permet de localiser les lieux mentionnant l’esclavage et leur localisation dans la ville en fonction des niveaux de fréquentation (Figure 1).

1Figure 1 : Répartition des monuments mentionnant l’esclavage ou l’émancipation en fonction de leur niveau de visibilité (Hanna, 2015, p.519)

Sur 277 monuments, comprenant au total 39 000 mots, 54 sont « esclavage » et 13 sont « l’émancipation ». Ils se retrouvent sur dans 23 textes soient dans 16 endroits. Face à ce chiffre « Confédération » est citée 501 fois et les troupes de l’Union sont citées 606, et sont présents respectivement sur 112 et 95 endroits. Quant aux lieux de « visitabilité », il est intéressant de voir que seuls 4 des 16 monuments présentent un haut lieu de « visitabilité ». Deux d’entre eux sont des textes de moins de 20 mots.

Les résultats de cette étude montrent que l’esclavage est marginalisé dans le discours touristique de cette ville alors que c’est un lieu central de la guerre de Sécession. Bien que l’esclavage reste omniprésent dans la mémoire collective des personnes, le SIG a permis d’observer le peu de biens matériels accordés par les villes.

Alors que certains circuits, sont entièrement dédiés à des parcours thématiques « A Slave’s World » , on constate que globalement des nombreux efforts restent à faire pour placer ce sujet sur un même pied d’égalité que les récits des états Confédérés ou de l’Union (Hanna, 2015 p.526). L’histoire de la confédération qui ne peut d’ailleurs être contée sans mentionner la période esclavagiste. Cette étude aura permis de prévenir les institutions d’un certain manque de souvenir dans le paysage culturel , elle peut servir de modèle pour d’autres villes américaines.

Sources:

Hanna S. & Hodder E. (2015) – “Reading the signs: using a qualitative Geographic Information System to examine the commemoration of slavery and emancipation on historical markers in Fredericksburg, Virginia”, Cultural Geographies, 22, 3, pp. 509-529.

Alderman D. H. & Owen D. (2012) – “A Primer on the Geography of Memory: The Site and Situation of Commemorative Landscapes. Commemorative Landscapes of North Carolina” (open access project directed by Fitzhugh Brundage and published by Carolina Digital Library and Archives). http://docsouth.unc.edu/commland/features/essays/alderman_two/