Global Hip Hop : une cartographie du rap dans le monde


Carte interactive de Global Hip Hop

Qu’est ce que Global Hip Hop ?

 

Fin juin 2018, deux infographistes français de GoumProd ont développé un globe interactif où archiver les artistes phares du hip hop et leurs hits selon leur provenance géographique et la date de sortie du morceau. Quelques clics vous font passer de la G-funk de Snoop Dogg et Dr.Dre au cloud rap de PNL en passant par les métropoles d’Asie orientale et les instrumentales minimalistes new-yorkaises. L’objectif d’un tel projet est à la fois de rendre compte de la mondialisation de la musique et de souligner les acteurs locaux plus « underground », en marge des grands canaux de communication. Alors qu’on pourrait croire le rap est stérilisé par la recette BPM accéléré + couplets-refrain, se maintiennent des sonorités locales, des accents et codes scéniques particuliers auxquels sont identifiés les artistes et, de fait, leurs villes et quartiers d’origine.                                                    .
A première vue, il est hallucinant de ne voir ni Tupac, ni Nasty Nas, ou Lil Wayne parmi les artistes référencés. Mais le choix est assumé. Abattre les clichés de New-York, LA, Paris, vus comme centres du hip hop en mettant en lumière les scènes locales de la musique c’est le projet de Clara Dealberto et Jules Grandin. Ces derniers reçoivent les références d’internautes qu’ils listent dans leurs tableurs et sélectionnent ensuite pour les faire figurer sur la carte interactive. La plateforme elle même est une co-construction se reposant sur la participation des internautes.                                              .
Les paramètres de recherche permettent de survoler les classiques du rap d’une ville à l’autre. En cochant l’onglet « ville la plus proche », on peut identifier une continuité dans le style musical et lyrique, à l’instar de Da Mistery of Chessboxin’ du Wu-Tang ou Shook Ones part II de Mobb Deep dans un style écorché-vif. A l’inverse, en cochant « rester sur le même pays » on peut passer du style new-yorkais à des ambiances plus festives comme celles de la west coast, avec What’s My Name et les sons de N.W.A.

 

Pourquoi ce besoin de spatialiser ?

 

C’est d’abord l’objet cartographique et interactif qui séduit, puis son volet collaboratif. En effet, il est une opportunité pour tout auditeur de rap de participer à la visibilité de ses artistes favoris, et d’accroître leur rayonnement. Associée au choix de GoumProd, la méthode a l’avantage de mettre en lumière des artistes souvent peu médiatisés dans les grands canaux de communication, mais avec une fan-base très ancrée territorialement et active sur le net. Qui de mieux que Swift Guad, rappeur incontournable de l’underground francilien au style baroque, pour représenter la ville de Montreuil ?
Si le projet paraît s’adresser davantage au public, il met aussi à disposition des ressources essentielles aux jeunes artistes d’ailleurs de plus en plus nombreux à mener leur carrière en indépendants. L’autarcie du hip hop management semble garantir une meilleure adhésion du public, une meilleure identification. Fini l’époque où le Ticaret des Halles de Châtelet et les puces de Clignancourt polarisaient le rap indépendant, c’est désormais YouTube le premier espace de promotion pour tout rappeur indé. Avec une bonne gestion de l’outil internet, ce sont tant de ressources qui ont un intérêt marketing évident pour les artistes, en contribuant à la fidélisation à long-terme des auditeurs. En témoignent les récents succès des groupes parisiens 1995 ou PNL, prenant exemple sur leurs ainés, Time Bomb, vingt ans plus tôt.                                                                  .
En France, internet a autant permis au rap, courant mal aimé de la musique, de se diffuser sur tout le territoire qu’à redécouvrir les scènes locales. La recherche croissante de performances scéniques a démultiplié le nombre de concerts en province. Combien de rappeurs affirment inlassablement que leurs meilleures prestations se font loin de la capitale, là où l’interaction avec le public est la meilleure ?!

 

Une géographie de la musique urbaine du rap ?

 

Géographie et musique sont très liées, comme en témoignent les terminologies « world music« , « musique locale« , « urban music« . Le rap tout particulièrement, éternellement classé « musique urbaine » en France, comme s’il était relégué à la marge de LA musique par les institutions. Avec désormais plus de 420 références internationales dispersés sur plus d’une centaine de pays, Global Hip Hop démontre que beaucoup de sociétés se sont appropriées ce style musical sans pour autant le plagier.
L’outil cartographique rend compte de l’aspect réticulaire de la musique contemporaine. La diffusion des empruntes musicales dépasse les zones de chalandise des maisons de disque ou les régions réceptrices des ondes radio. Elle dépend pour beaucoup des opinions et orientations artistiques des acteurs du hip hop qui se font éternellement compétition pour capter le son du moment afin de « percer ». Au-delà même de l’instrumental, le style lyrique se diffuse lui aussi. Parmi les premiers rappeurs français, les anglophones comme Dany Dan, iLL-G des X-Men étaient les premiers à ramener l’art de la « punchline » new-yorkaise et du « name-dropping » dans les salles de concert françaises. Il en est de même pour les codes scéniques adoptés dans les clips : on se souvient des prestations de Lunatic, réalisées dans les mêmes décors en friche que les clips de Boot Camp Clik, avec l’idée récurrente de se réapproprier des paysages urbains délabrés (entrepôts, décharges, chantiers abandonnés), d’en faire une ressource autour de laquelle se pavaner en tenue débraillée, et en faire son identité. Les gimmicks et les références à la culture populaire (cinématographie, publicités, histoire) ne manquent pas dans le rap et permettent d’estimer le rayonnement de ces éléments culturels et leur appropriation par les artistes comme le public. En 1998, Samourai de Shurik’n (IAM) s’inspirait de la culture nippone à travers les paroles, les chorégraphies et déguisements. C’est d’autant plus intéressant sur le cas d’IAM dont les membres se déclaraient eux-mêmes fans du Wu-Tang Clan, groupe new-yorkais qui s’inspirait lui aussi du cinéma japonais. Au-delà de la prestation vocale et lyrique, les graffitis, styles vestimentaires, sont également un indicateur d’ancrage territorial. L’exemple le plus marquant reste le tube My Adidas de Run DMC où le public imitait les rappeurs en brandissant leur sneakers en plein concert. La semaine suivante, la marque aux trois bandes a dopé ses ventes de sneakers. Cette stratégie artistique a été mimée par de nombreux groupes, dont les franciliens Ärsenik qui s’affichaient tout de Lacoste vêtus dans leurs clips et sur les pochettes de leurs albums. La marque s’était vite répandue dans les quartiers de Sarcelles, ce qui était perçu comme une dévaluation de l’image de prestige par la marque au croco. En résumé, on aura compris que le format actuel de la musique est chargé de représentations sociales qui nourrissent des imaginaires variés mais peu consensuels.

 

Une des RapMap de Genius.com créée en 2016.

Pour l’instant, les données accumulées par Global Hip Hop sont très faibles en comparaison à d’autres sites comme Genius.com,et qui se concentrent sur la compilation et la traduction de textes. Néanmoins, si GoumProd répertorie suffisamment de data à cartographier, il serait pertinent de la traiter au moyen d’outils statistiques pour aboutir à une possible géographie du hip hop dans le monde. Des projets similaires ont déjà vu le jour comme la Musical Map de Spotify qui nous renseigne sur la fréquence des musiques écoutées dans une région géographique précise. Elle compile les morceaux les plus écoutés sur un temps donné pour les mettre en libre écoute sous forme de playlist et sur un planisphère en ligne. Une carte musicale qui n’est pas sans rappeler la RapMap, malheureusement avortée, de Genius.com sortie en 2010, qui ambitionnait de cartographier les lieux les plus mentionnés du rap américain. Le slogan du groupe « Annotate the world » annonçait également un volet spatial évident à exploiter. Avec la géodata mise à disposition par GoogleMap, Genius étiquetait chaque punchline ou morceau au site géographique mentionné. Ainsi, on se retrouvait avec d’innombrables notifications du Madison Square Garden, Marcy Project… jusque même les lieux de clash ou d’assassinat d’artistes. Toutefois, face à la boulimie de données à afficher sur la carte, le projet était devenu ingérable et a été abandonné. Genius.com n’a pour autant pas abandonné l’ idée de traiter sa data accumulée. Il y a quatre ans, était lancé la RapStatTools, sorte de calculateur de termes retranscrits sur le site, faisant de la plateforme une base de données intéressantes, en plus de lui conférer une dimension encyclopédique. En 2016, le site en ligne Medium publiait un article illustrant la capacité de certains sujets sociaux du quotidien à resurgir dans la musique. A partir de la base de données Genius, l’auteur constatait une croissance exponentielle des termes « prêts étudiants » et leurs synonymes depuis le début des années 2000 dans les morceaux américains.

Dans l’éventualité où Global Hip Hop accumulerait les données suffisantes, il est envisageable d’explorer la dimension historique du rap dans le monde pour exploiter pleinement le potentiel de la carte interactive. Distinguer chaque ville selon une sémiologie à laquelle correspondrait un style de rap particulier (trap, mafioso hip hop, go-go music etc) mettrait en lumière les artistes concourant à la diffusion de chaque genre de rap. Comme des couches shapefile qu’on superposerait sur un SIG, on verrait se dessiner l’aire de rayonnement de chaque genre de rap, depuis sa ville génitrice jusque par-delà les frontières nationales, en passant par les villes secondaires où des artistes auraient repris le dit-style. Il serait réalisable d’estimer l’impact du hit Started from the Bottom de Drake et des mixtapes de Clams Casino dans la diffusion des sonorités « drones » du cloud rap, ou de mesurer le nombre de tubes mimant les flows de Migos dans Versace. Idem avec la drill (trap de Chicago) de Chief Keef, Lil Reese ou SD, que s’est appropriée la scène sevranaise au début des années 2010, Kaaris et Therapy Music en tête. Quant à la trap qui s’est épanouie à Atlanta sous les noms de Gucci Mane ou Young Jeezy, elle est devenue un style récurrent du hip hop : de KOHH à Tokyo, Tatarka en Russie, en passant par la nigériane Princess Vitarah, l’image du MC tatoué, vulgaire, sapé chic et excentrique, s’impose comme un stéréotype du genre. Et pas que chez les hommes.

L’immigration est également un facteur d’enrichissement musical, et dans le cas français, les métropoles ayant d’importants foyers d’immigration deviennent des laboratoires musicaux. Dans les années 1990, la Mafya K’1fry et DJ Mehdi avaient été les porte-étendards de ces hybridations mi-américaines mi-exotiques parmi la scène parisienne. Ce sont autant de sonorités orientales et afro-jazz que du vocabulaire qui se mélangent à des argots déjà très variés. Ces hybridations perdurent jusqu’aujourd’hui et se mesurent à la récente vague afro-trap lancée par les parisiens MHD et Niskaa ou à l’aura du marseillais Jul maniant l’auto-tune mieux qu’un chanteur de raï oranais.

De fait, Global Hip Hop fait partie de ces outils numériques qui renouvellent notre manière d’écouter de la musique, et de faire de la musique. Parce qu’il brasse à la fois danse, écriture, vêtement, prosodie, le hip hop illustre le mieux combien la musique est autant un vecteur qu’un indicateur culturel et territorial. Derrière l’acte de répertorier un artiste sur la carte interactive, réside aussi une appropriation de l’espace par l’internaute : l’espace pourtant virtuel devient un véritable territoire numérique, enjeu de compétition, tensions entre fans, chacun soutenant que son artiste favori et qui représente le mieux sa ville. Si Clara Dealberto et Jules Grandin restent les seuls arbitres de cette sélection, il ne serait pas étonnant de voir proliférer ce genre de cartes interactives sur tout type de musique, probablement même dans d’autres domaines artistiques.

 

 

Sitographie:

Consultation des sites les 13/09/2018, 14/09/2018 et le 16/09/2018 :

Claire Guiu « Géographie et musiques : quelles perspectives ?« , Compte-rendu de la journée d’étude du 08/06/2006 à l’Université Paris IV-Sorbonne, p155-158, revue Volume!, 2006, numéro 5, dossier « La presse musicale alternative« , [En ligne] https://journals.openedition.org/volume/670

Rob Mitchum « From a benzo to student loans : debt anxiety in todays pop music », Medium, 13/09/2013, [En ligne] : https://medium.com/@Spotify/from-a-benzo-to-student-loans-debt-anxiety-in-todays-pop-music-eebcc696d6d7

Bruno Cohen-Bacri « Soyez des hip hop managers », Lettre du Cadre, 19/07/2017, [En ligne] : http://www.lettreducadre.fr/10320/management-soyez-des-hip-hop-managers/

RapGenius, « RapMap : the terrain of Hip Hop in NYC », Hip Hop Music Ed, 05/01/2016, [En ligne] : http://www.hiphopmusiced.com/resources/may-01st-2016

« Une carte pour le hip hop du monde », émission Vertigo, 27/06/2018, [En ligne] : https://www.rts.ch/play/radio/vertigo/audio/musique-une-carte-pour-le-hip-hop-du-monde?id=9644007&station=a9e7621504c6959e35c3ecbe7f6bed0446cdf8da

Site officiel de SpotifyMap : https://spotifymaps.github.io/musicalcities/

Site officiel de Genius : https://genius.com/

 

 

 

 

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