La géomatique a une composante artistique à faire entendre : l’exemple de la photographie artistique paysagère avec Yvan Bédard 1


Malgré sa forte composante « informatique » et sa plus faible composante « géographique », la géomatique semble inspirée de plus en plus les artistes. De l’art GPS à la photographie artistique paysagère en passant par les cartes-objets présentées au concours CartoCrea ESRI, le territoire est support mais aussi atelier de l’art. Associé à de la technologie, des œuvres originales virtuelles ou non voient le jour.

L’exemple de la photographie artistique paysagère d’Yvan Bédard, Professeur émérite de géomatique à la retraite,  permet de rendre compte des similitudes entre art et géomatique, de leur complémentarité, apportant ainsi de la pertinence à cette affirmation : la géomatique a une composante artistique à faire entendre.

 

Yvan Bédard, à la croisée de deux passions

Yvan Bédard, Professeur émérite de l’Université Laval (Québec, Canada) a mené une carrière scientifique en génie géomatique d’une trentaine d’années. Avec plus de 300 conférences à l’international et plus de 170 articles scientifiques parus dans diverses revues scientifiques à son actif mais aussi l’obtention de prix prestigieux, Yvan Bédard est une grande figure de la recherche en géomatique.

Cette passion pour la géomatique aiguisa la suivante, en effet, l’arpentage et la géomatique ont accru le goût du voyage, de la nature, du plein-air et plus globalement des paysages que le photographe entretenait depuis son enfance, « Ma carrière en géomatique m’a beaucoup aidé pour m’imprégner de mon sujet photographique préféré, soit le paysage ». Aussi, l’intérêt pour les technologies, indispensable en géomatique, a ouvert le champ des possibilités au photographe qui a vu l’arrivée de l’appareil photo numérique comme une véritable opportunité, un déclencheur de son art : la photographie artistique paysagère. La reconversion d’Yvan Bédard en tant que photographe paysager est alors moins surprenante qu’il n’y parait. C’est en prenant une retraite anticipée dans sa carrière de géomaticien que l’artiste a pu se consacrer exclusivement au développement d’une nouvelle carrière dans l’art. Yvan Bédard se décrit alors comme « un homme de science, de nature et d’art » dont les passions se rassemblent au sein d’un même atelier : le territoire. Il est l’objet central de la photographie paysagère d’Yvan Bédard, levés de soleil, paysages d’été, paysages enneigés, paysages maritimes, paysages ruraux ou forestiers… autant de thèmes particulièrement inspirants notamment pour étudier la croûte terrestre et l’occupation du sol sous un œil avisé de géographe !

« Pluie hivernale » Scène prise à Neuville, mon village sur le bord du Saint-Laurent. Yvan Bédard

 

Entre représentation et interprétation, la géomatique a plus avoir avec la photographie que ce que l’on pourrait croire

Un objectif commun : comprendre et décrire un territoire

La géomatique, alliance de la géographie et de l’informatique, peut être définie comme « la discipline ayant pour objet la gestion des données à référence spatiale et qui fait appel aux sciences et aux technologies reliées à leur acquisition, leur stockage, leur traitement et leur diffusion » (Office de la langue française du Québec, 1993). Une donnée, quelle qu’elle soit, est produite et construite par un producteur à des fins spécifiques et se diffuse généralement par la cartographie si elle est une donnée géographique. Pour cela, il est nécessaire de faire des sorties de terrain,  de comprendre le territoire par des méthodes de collecte de données, de faire du traitement de données puis de les mettre en forme pour les diffuser. La carte décrit un phénomène, un événement ou un territoire selon la vision qu’en a le producteur mais aussi selon celle qu’il souhaite transmettre. D’ailleurs, sa conception peut constituer une opportunité pour certains d’exprimer leur créativité ou leur originalité quand le contexte de production le permet.

Dans cette même approche, Yvan Bédard explique que « La photographie paysagère relève du même désir, soit d’explorer un endroit, l’observer, s’en imprégner, reconnaître ses variables visuelles, détecter les sentiments qu’il évoque en nous, le représenter par une image et présenter cette dernière au public afin de communiquer la beauté et l’esprit de ce lieu. ». Ainsi la photographie semble avoir des moyens plutôt ressemblants pour capter une portion de territoire. Le rendu final permet alors également de partager un point de vue sur un espace.

Des finalités complémentaires : une représentation par la technique puis par l’émotion

Yvan Bédard explique que la principale différence entre la géomatique et la photographie artistique paysagère réside dans la finalité de la production. La finalité de la carte ou de tout autre support de données géographiques est davantage opérationnelle et technique. Radicalement opposée, la finalité de la photographie artistique paysagère est davantage émotionnelle, elle relève de la perception et de l’interprétation de chacun devant une oeuvre d’art, l’aspect opérationnel n’existe pas. En effet, Yvan Bédard note « Je n’avais jamais vu personne pleurer devant mes cartes et mes bases de données géospatiales, mais j’ai vu bien des gens émus, voire pleurer devant mes photographies. ». Néanmoins, ces finalités opposées peuvent s’avérer être complémentaires, une image peut appuyer une carte, l’illustrer, apporter de nouveaux éléments de description d’un territoire dans sa dimension de territoire vécu (et pourquoi pas habité) et ainsi aller au delà de la simple carte, de la simple représentation « schématique » du territoire.

Néanmoins, dans les deux cas, que ce soit dans la carte ou dans la photographie paysagère, le rendu doit pouvoir être interprété par le public visé, la communication de l’information joue un rôle primordial. Malgré l’évolution de la sémiologie graphique, les normes et règles admises par la communauté des cartographes restent valables. Par exemple, il est admis qu’un cours d’eau est représenté par la couleur bleue, une cartographie présentant un cours d’eau orange sera davantage perturbante pour le lecteur et la lisibilité de la carte risque de ne pas être optimale. La photographie paysagère d’Yvan Bédard répond elle aussi à ses contraintes c’est pourquoi le jeu des couleurs, des contrastes ou encore des ombres est un exercice particulier, le rendu photographique final se veut au plus proche de la réalité (de la réalité de l’artiste ?). Ainsi, la photographie artistique paysagère comme la carte constitue la trace d’une réalité de terrain à un moment donné, véritable témoignage, ce type de représentation a toute sa place dans le domaine de la Géographie.

 

En conclusion…

Yvan Bédard ne compte pas s’arrêter de si tôt, l’inspiration mais aussi l’ambition étant toujours présentes, l’artiste entend encore explorer son art pour quelques années. La géomatique a donc bel et bien une composante artistique à faire entendre, les géomaticiens ne sont pas qu’informaticiens et l’art est inter-disciplinaire !

Comme l’explique l’artiste, une reconversion, aussi originale soit-elle peut être menée : « J’avais la passion et je savais comment gérer une petite entreprise. Passion + savoir-faire =  succès dans tout domaine. Voilà le conseil que je peux donner à tout le monde, pas seulement à ceux qui sont en quête de reconversion. […] Faites-le par passion, travaillez fort et gérez vos actions en conséquence. Chaque obstacle en cours de route est une occasion de s’ajuster et d’aller plus loin que nos objectifs initiaux. Dites « oui » aux obstacles, ce sont d’excellents stimulis. ». Les géomaticiens ont encore bien des voies à explorer !

Pour plus d’informations sur Yvan Bédard et son activité d’artiste, veuillez cliquer ici : https://www.yvanbedardphotonature.com/

 

Chaque citation de cet article se réfère à un entretien effectué avec Yvan Bédard au début du mois d’octobre 2018.


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Commentaire sur “La géomatique a une composante artistique à faire entendre : l’exemple de la photographie artistique paysagère avec Yvan Bédard

  • Yvan Bédard

    Merci beaucoup Yasmine pour cet entretien, nos échanges et ce joli texte. Il y a en effet de nombreux points communs entre la science géomatique et l’art photographique. Et je tiens particulièrement à attirer l’attention des lecteurs, en cette ère de « fake news », aux nombreuses possibilités de modifier l’apparence et le contenu d’une carte, tout comme l’apparence et le contenu d’une photographie. Le message véhiculé correspond-il à la réalité, ou du moins à une interprétation solide de la réalité? Tout géographe, géomètre et ingénieur, géomatique doit savoir décortiquer le processus de création d’une oeuvre pour en reconnaître l’exactitude, la véracité. Toutes nos données, comme mes photographies, ne sont que des modèles de la réalité vus à travers des filtres de mesure et d’interprétation.