La « carte » comme outil de pouvoir et de contrôle social dans les mondes coloniaux : le cas africain 2


Qu’est-ce qu’une carte ?

D’après Ferdinand Joly, une carte est « une représentation géométrique plane simplifiée et conventionnelle de tout ou partie de la surface terrestre, et cela dans un rapport de similitude convenable qu’on appelle échelle (Joly 1976) ». C’est donc une représentation schématique de la réalité mise à plat. La production d’une carte répond à un besoin. Elle est donc intentionnelle et sélective. Pour rejoindre Michel Foucher, « une carte est autant subjective qu’objective » (Foucher 2011) car elle n’est jamais neutre et véhicule une information choisie pour être présentée.

A la découverte de l’Afrique

La cartographie européenne en Afrique date du XVe siècle, lorsque les navigateurs portugais ont découvert le sud du Sahara et dressé les premières cartes portulans (cartes marines servant essentiellement à repérer les ports). Ensuite, l’établissement de cartes de navigation se poursuit à l’intérieur du continent par Vasco de Gama en 1497, lors de son voyage aux Indes en passant par São Jorge da Mina, (le Ghana actuel). Dès lors, il sera suivi par les navigateurs portugais, hollandais, espagnols français etc. qui aboutiront à l’invention du « commerce triangulaire » par la traite négrière. A partir du XIX siècle, on assistera lors de la conférence de Berlin (1885) au découpage sur la carte et au partage de l’Afrique entre puissances européennes. Dès cet instant, chaque puissance s’attelle à définir les limites de sa propriété et à l’administrer à travers la colonisation. Comme le souligne Roland Pourtier, « Le projet de l’administration coloniale […] est issu d’une vision géométrique de la terre. […] la maitrise de l’étendue commence par une « géographie », une représentation construite sur des points fixes et des lignes précises qui rejettent les dégradés, les confins (Pourtier 1989) ».

La carte, objet de Pouvoir.

Afin de bien contrôler et gouverner les colonies, des services géographiques sont créés et chargés de la description et de la représentation des colonies. La carte devient un objet de pouvoir et de domination à travers des enjeux géopolitiques.  La première en date présentée en France est celle d’Edouard de Martonne qui réalisa une collection cartographique sur l’Afrique intitulé « Atlas colonial » et présentée au public lors de l’exposition coloniale de Vincennes en 1931. A ce propos, Marie Albane de Suremain écrivait « Baliser des espaces, dénombrer des populations, les cartographier et les enfermer dans des catégories toujours plus raffinées, projections d’une rationalité occidentale sur une réalité africaine perçue comme radicalement autre, procurait le sentiment de dominer la diversité de la réalité, de la ramener à des catégories connues et de pouvoir la transformer (A. Suremain 1999) ». La carte est une mise en scène de l’étendue de la puissance territoriale française. Ce type de cartographie avait surtout des enjeux géopolitiques de fixation des influences impérialistes européennes. L’entre-deux-guerres et surtout l’après seconde guerre mondiale verra naître une autre forme de cartographie, prenant un tour plus administratif et économique de gestion de territoire. Elle est surtout favorisée par l’apparition de la photo aérienne.

L’après seconde guerre mondiale.

Dans le cas français, deux approches, qui finalement se rejoignent, sont à privilégier.

D’un côté, le gouvernement français à travers le ministère des colonies, a un intérêt économique et administratif  de couvrir toutes ses colonies par la photo aérienne et la carte. Ce but évolue à partir de la première guerre mondiale car le relief côtier est désormais connu, exploré et cartographié. Le positionnement d’erg, de dunes, de fleuves ou de cotes n’intéresse plus. L’attention est portée sur les ressources minérales, surtout le pétrole et les ressources végétales, afin de relancer l’économie fragilisée d’après-guerre. Cet intérêt d’ordre économique constituera « une véritable épopée cartographique » dans l’histoire de la cartographie africaine.

De l’autre, depuis l’apparition de la photo aérienne, la cartographie est adoptée par les grandes figures de l’histoire et de géographie française. Des ouvrages seront réalisés comme la géographie aérienne d’Emmanuel De Martonne, (A. Michel, 1948), le recueil collectif Découverte aérienne du Monde (Horizons de France, 1942), photographies aériennes, méthodes et procédés  d’interprétations de Paul Chombart de Lauwe (colin, 1951) ou encore la collection de l’Atlas aérien de la France par P. Deffontaines et M. Jean Brunhes-Delamarre (Gallimard I, 1955, II-1957, III-1958 ). Ses techniques d’études par la photo aérienne et la carte, seront par la suite transférées après la seconde guerre mondiale à travers les institutions de recherche dans les colonies, pour des cas de recherches en Afrique. Plusieurs chercheurs des grands organismes coloniaux (ORSTOM actuel IRD, IRAT actuel CIRAD, IFAN) adopteront cette approche des territoires par la carte et la photo aérienne et contribueront à enrichir cette collection cartographique coloniale.

La carte a donc d’abord été un outil de découverte et d’exploration puis un outil de contrôle, d’administration et de possession. Elle peut donc être lue comme un outil de pouvoir. Yves Lacoste (1979) disait « La cartographie classique peut se résumer à une opération idéologique de propagation d’une cartographie des professeurs, amnésique et insipide, dans le but de masquer une cartographie des états-majors et des entreprises capitalistes dont l’objectif est, entre autres, de faire la guerre ».

 

Sources et bibliographie

https://neocarto.hypotheses.org/15

http://dictionnaire.sensagent.leparisien.fr/Photographie%20a%C3%A9rienne/fr-fr/

http://seig.ensg.ign.fr/fiche.php?NOFICHE=FP9&NOCONT=&NOCHEM=&NOLISTE=&NORETOUR=FP12

Raymond Chevallier, Panorama des applications de la photographie aérienne, Annales, Paris, n°4, juillet-août 1963, pp.677-698.

Thierry Lassalle, Cartographie : 4000 ans d‘aventures et de passion, IGN, Nathan, 1990, 155p.

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