Une cartographie de la pollution lumineuse


En 2012, la NASA nous pourvoyait d’images satellitaires de la Terre de nuit. Baignant dans l’obscurité, les points de lumière étaient nos seuls indicateurs de la géographie terrestre. Nous y reconnaissions les grandes villes et les courbures des côtes. C’est la fonction première de la lumière : rendre visible. Par ailleurs, ces cartes illustrent à merveille les propos de Roger Narboni, concepteur-lumière, qui résume l’histoire de l’éclairage public en un processus simple : « […] une augmentation continue du nombre de points lumineux »[1].

Carte de la pollution lumineuse par Frédéric Tapissier

L’accroissement du nombre de points lumineux est révélateur des différentes périodes et des différents paradigmes de l’éclairage urbain. Il met en lumière des modes de pensée qui ne valorisent pas les mêmes entités de la ville et qui diffèrent dans leurs manières de concevoir l’éclairage.

 

Qu’est-ce qu’on éclaire ?

 

Si les premiers récits sur l’éclairage remontent aux temps préhistoriques, aux premiers feux de l’espèce humaine, ce travail ayant attrait à l’urbanisme, nous nous intéresserons davantage à une utilisation planifiée de la lumière.

Et les spécialistes du sujet s’accordent pour dater les premières planifications au Moyen-Âge. À cette période, le contrôle que l’Homme avait sur l’éclairage était hautement instable et limité. Ainsi, la lumière était une ressource à l’utilisation ségréguée, réservée aux lieux de pouvoir – le château en étant l’incarnation suprême. En 1524, la ressource s’étend à une nouvelle strate sociétale, les bourgeois. Ces derniers mettent en place un système consistant en des chandelles et des lanternes placées aux coins de leurs maisons. L’entretien leur est entièrement attribué – le pouvoir royal estimant que ceux qui se plaignent ont à le prendre en charge[2]. Pourtant, en 1667 et sous l’impulsion de Louis XIV, les premières lanternes apparaissent aux bouts des rues françaises. Il s’agit alors de la première politique d’éclairage public. En 1777, c’est un axe majeur qui est éclairé : 22 km reliant Paris à Versailles, qui permettent à Marie-Antoinette d’assouvir son besoin de promenade nocturne.

Ces premiers déploiements de l’éclairage mettent en exergue deux choses : l’aspect sécuritaire de la lumière – la ville étant considérée comme un coupe-gorge à la tombée de la nuit ; et le caractère politique de son utilisation – la sécurité susmentionnée étant en grande partie accordée à la royauté. Ainsi, au XXème siècle, c’est avec une logique discriminante similaire que les quartiers d’habitat social se retrouvaient lésés à leurs constructions en termes d’éclairage – de la mise en place à l’entretien.

 

Comment éclairer ?

 

Au fil des innovations technologiques, l’usage de l’éclairage a drastiquement évolué. Au niveau fonctionnel, tout d’abord. S’émancipant de sa fonction strictement sécuritaire, la lumière est devenue, à la fin du XIXème siècle, une créatrice d’ambiance et de spectacle. En 1844, sous l’ébahissement des citadins qui y voient une apparition divine, l’obélisque du Louxor est mis en lumière. Durant l’exposition universelle de 1900, la fée électricité est célébré dans un déluge de rais lumineux. Les événements de ce type se multiplient au XXème siècle, marquant un changement de rapport entre l’Homme et son éclairage.

 

« Passer d’une lumière uniquement centrée sur les notions de sécurité et de vision à une lumière créatrice de plaisirs, d’appropriation nocturne de la ville. »

 

  1. Narboni pour l’atelier Projet urbain, 2002

 

Outre ces fonctions nouvelles, les moyens d’éclairer ont gagné en puissance et en stabilité. Le niveau d’éclairement, suivant les avancées technologiques, n’a fait qu’augmenter au cours du temps. En parallèle, jusque dans les années 2000, il était communément admis – ou très suggéré par les lobbys de l’éclairage industriel – qu’un éclairage intense réduisait l’insécurité et les risques d’accident automobile. C’est sans prendre en compte les besoins de l’œil humain de contrastes dans la perception nocturne et son temps d’adaptation aux variations d’éclairage. Un besoin auquel répondent la directive 2005/32/CE du Parlement européen, visant une diminution du niveau d’éclairage et le bannissement des lampes énergivores.

De ce fait, il ne s’agit pas d’éclairer à tout feu, mais de trouver une mesure dans l’éclairage. Trouver une manière de mettre en lumière en adéquation avec nos exigences biologiques, l’environnement urbain, ainsi que nos modes de vies – qui deviennent de plus en plus nocturnes et évènementiels.

 

Quelle gestion pour l’éclairage ?

 

Le dictionnaire historique des rues et de Paris recensait, en 1789, 3500 réverbères pour 613 000 habitants – soit un point lumineux pour 175 personnes. À l’année 2012, nous comptions 185 000 réverbères pour 2 333 000 habitants, un point lumineux pour 12 personnes. Une tendance à l’augmentation qui ne faiblit pas, tant à l’échelle des villes qu’à l’échelle mondiale. Et ce, malgré l’amélioration des moyens d’éclairage, plus performants et plus endurants.

Dans un contexte où le paradigme du développement durable est primant et où les politiques sont plutôt portées vers la diminution d’énergie, c’est une problématique à ajouter à la gestion déjà compliquée de l’éclairage public. Est-il possible de concorder ces deux impulsions ? La ville de Paris vise, en 2020, une diminution de 30% sur les 150,2 GWh de consommation annuelle pour l’éclairage. Cette ambition révèle que l’éclairage est tout de même dépendant des primats économiques et environnementaux – ou en tout cas, des problématiques contemporaines.

 

Ces nouvelles problématiques (urbaines, économiques, écologiques…) sont à l’image de la complexification de nos modes de vie. Gérer une ville est une tâche compliquée par la multiplicité des acteurs et des politiques. C’est dans cet univers décousu que l’éclairage public évolue.

L’espace urbain s’est développé, fut un temps, sans préoccupations pour les besoins en éclairage. Aujourd’hui, il est nécessaire pour le développement de l’éclairage urbain de superposer ses propres problématiques (innovations, entretien, gestion…) aux problématiques urbaines. D’où l’apparition de cet discipline hybride nommée urbanisme-lumière. Cette dernière illustre le besoin de l’éclairage public pour une planification prenant en compte toutes les composantes du développement urbain. En découle l’émergence de plans d’urbanisme qui sont le centre de notre sujet : les plans-lumière.

[1] Roger Narboni, Les éclairages des villes : vers un urbanisme nocturne, Archigraphy (Gollion, Suisse : Infolio éditions, 2012).

[2] Ariella Masboungi, Penser la ville par la lumière, Projet Urbain (Paris : Éditions de la Villette, 2003).

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