Amélioration de la sémiologie des cartes topographiques pour le public déficient visuels de la couleur (DVC) 1


    Ne vous êtes vous jamais demandé comment voit les daltoniens ? Chacun dans son entourage connaît au moins une personne, souvent un homme, qui présente du « daltonisme ». Nous avons tous plus ou moins une idée de ce qu’est cette anomalie, en rapport avec une mauvaise perception des couleurs (Illustration 1).

Illustration 1: Tests de dépistage des Déficiences visuelles de la couleur, à gauche Test d'Ishihara (à gauche, l'image en vision "normale" et à droite ce que voit un deutéranope) (source : Dhée)

Illustration 1: Tests de dépistage des Déficiences visuelles de la couleur, à gauche Test d’Ishihara (à gauche, l’image en vision « normale » et à droite ce que voit un deutéranope) (source : Dhée)

    Le daltonisme fait parti des handicapes visuels reconnus par la loi1, il en est fait mention dans les guides à l’attention les travailleurs handicapés et le tout public. Les personnes qui perçoivent bien les couleurs sont appelés trichromates normaux. Le daltonisme est une anomalie de qui altère l’aptitude à bien percevoir et distinguer les couleurs on parle de dyschromatopsies. Cette anomalie affecte les cellules photoréceptrices de notre œil, les bâtonnets et les cônes ; Les premiers nous permettent de voir de nuit et les seconds captent les couleurs et permettent la vision diurne. Il existe trois types de cônes, les cônes L, M et S. L’absence (dichromatisme) ou la déficience (trichromatisme anormal) de l’un de ces cônes donne lieu à une perception différente des couleurs chez le daltonien. Les différentes formes de dyschromatopsies sont présentées au Tableau 1 ci-dessous.

Tableau1 : Types de déficiences (source : Dhée, 2011)

Tableau1 : Types de déficiences (source : Dhée, 2011)

La tritanopie et la trinanomalie sont des formes très rares de dyschromatopsies. La tritanopie s’explique par des causes innées ou congénitales telles que des réactions suite à des traitements médicamenteux, des empoisonnements endommageant la rétine ou le nerf optique ou encore « la perte de fonction dans ces deux zones au fil du temps ». L’achromatisme ou le monochromatisme sont également des cas très rares. Le daltonisme est héréditaire, dans 99 % des cas (Dhée, 2011). Il est courant de retrouver sur les sites internet que le daltonisme touche 8 % à 10 % des hommes et moins de 0,5 % des femmes. Ces chiffres concernent les populations d’Europe et des Etats-Unis, ce qui n’est malheureusement pas toujours précisé. Le daltonisme force certaines personnes à changer leurs plans de carrière professionnelle, par exemple, les daltoniens ne peuvent pas prétendre aux postes de pilote d’avion ou de conducteur de trains. De plus, certaines tâches du quotidien peuvent s’avérer plus laborieuses pour les daltoniens tel que la lecture de mots écrits en rouge, ou encore la lecture de cartes routière. C’est dans ce contexte que s’inscrit cet article. 

    Dans ses travaux de recherches Françis Dhée s’est penché sur la question de la perception des cartes topographiques de l’IGN par les daltoniens. L’un de ces postulats est que « ces personnes (les daltoniens) auront, au mieux, du mal à comprendre l’information et, au pire, celle-ci (leur) deviendra inaccessible » (Dhée, 2013). Le daltonisme pose la question de l’accessibilité à l’information, dans notre cas, il s’agit de l’information géographique. La charte de l’environnement définit, en son article 7, ce qu’est l’accessibilité, « Toute personnes a le droit, dans les conditions et les limites définies par la loi, d’accéder aux informations relatives à l’environnement détenues par le autorités publiques et de participer à l’élaboration des décisions publiques ayant une incidence sur l’environnement. » 

    Dans sa thèse, Dhée a refusé de prendre le parti d’une sémiologie en noir et blanc pour le public daltonien car son objectif était d’élaborer « […] une solution qui reste dans la tradition esthétique de la cartographie française. De plus les daltoniens voient en couleur (Illustration 2), il serait donc dommage de ne pas étudier une utilisation optimale de la couleur en cartographie pour eux. » (Dhée, 2013). 

Illustration 2: Schéma de compréhension de la perception des couleurs par les daltoniens en comparaison avec un trichromate normal, (source: Dhée, 2013)

Illustration 2: Schéma de compréhension de la perception des couleurs par les daltoniens en comparaison avec un trichromate normal, (source: Dhée, 2013)

Il a donc mené sa réflexion selon deux axes : « -Conserver la carte en introduisant les variations les plus faibles possibles de la légende actuelle (et) proposer une légende originale uniquement destinée aux Déficients Visuels de la Couleur (DVC). » (Dhée, 2011). Les deux contraintes à respecter sont l’accessibilité, la lisibilité et l’esthétisme c’est-à-dire que tous les éléments représentés sur la carte doivent être visibles, « la signification des symboles est évidente ou trouvée dans une légende facilement mémorisable » (Dhée, 2011) enfin la carte doit être agréable à l’utilisateur (Robinson et al., 1995). 

    Les règles de sémiologie pour les cartes topographiques et thématiques sont basées sur la recherche d’associativité c’est-à-dire la « faculté d’interpréter comme des phénomènes apparentés des éléments graphiques de nature différente. Cette assimilation est possible lorsqu’ils ont en commun certaines propriétés. » (Weber, 1999) et de différenciation « propriété de sélectivité qui permet d’identifier le caractère original d’un élément ou d’un groupe d’éléments parmi les autres. » (Weber, 1999). Des travaux à l’attention des publics DVC ont déjà été menés, nous pouvons mentionner ceux de Cynthia Brewer (1999), créatrice du logiciel ColorBrewer2. Ce logiciel permet d’utiliser des gammes de couleurs adaptées à tous les types de DVC dans le cadre de travaux « pour de cartes statistiques ou thématiques » (Dhée, 2011). Cependant, Dhée fait la remarque que ce logiciel ne tient pas compte de « la logique d’adéquation couleur/objet (exemple : bleu/rivière ou vert/végétation) qui influe sur la rapidité d’accès à l’information, ni en terme d’esthétique du rendu final pour le public considéré». L’étude menée par Dhée est réalisée au moyen d’un ensemble de tests sur 56 participants dont 46 daltoniens et 10 trichromates normaux. La moitié des questions posées porte sur les cartes topographique de l’IGN. Une des particularités de cette étude est l’option retenue pour la production des supports nécessaire pour les tests. Il a été décidé d’imprimer les documents plutôt que de les projeter sur un écran « à cause de la trop grande variabilité de la couleur en fonction de la place de l’œil de l’observateur par rapport à l’écran. » (Dhée, 2011). 

    Les résultats de cette étude tiennent comptent de trois éléments, les commentaires oraux des participants lors de la phase de réponses aux questionnaires, leurs temps de réaction et bien sur leurs réponses aux tests. Il en ressort que pour le daltonien « selon son degré de déficience, (il/elle) va réfléchir à la couleur plutôt que voir la couleur. L’utilisation de la couleur pour un daltonien est une construction mentale plutôt qu’une vision instinctive et évidente. » (Dhée, 2011). Afin de mettre des mots sur la perception de la carte topographique par les daltoniens, Dhée a proposer aux participants d’associer à un 1 ou 2 mots-clés un extrait d’une même carte topographique reproduite dans « 24 […] teintes très différentes » (Dhée, 2011). La carte topographique a été perçue comme « classique, lisible, précise, réaliste et riche » (Dhée, 2011) par la majorité des participants. Une distinction a été faite pour les protans qui ont perçu cette carte avec « les mots-clés lumineuse et sombre » (Dhée, 2011). Le terme « lumineuse » a été choisi pour les « cartes sans objets noirs et plus pâles » (Dhée, 2011), le terme sombre quant à lui a été perçu de façon variable selon le participant. Ainsi, la carte topographique est « bien perçue et appréciée » (Dhée, 2011) par le public DVC. Grâce à un autre test portant sur la lecture des cartes topographiques Dhée a pu identifier les points sur lesquels les daltoniens hésitent et/ou confondent des objets. Il se focalise sur les trois types d’objets présents sur les cartes : surfacique, linéaire et ponctuel et à l’issu de ces réponses, Dhée propose des recommandations.

    Les figurés surfaciques tels que les vignes et les vergers ont une trame trop serrée qui si elle est plus aérée serait mieux comprise. Autre exemple, le bleu cyan utilisé pour les étendues d’eau est parfois confondu avec du magenta. La solution proposée est « de foncer légèrement ce bleu car plus on augment la saturation, moins il y a de risque de confusion. » (Dhée, 2011). Il parvient a apporter facilement des solutions pour les figurés surfaciques tandis que pour les linéaires la tâche s’avère plus difficile puisque la couleur et l’épaisseur du trait sont porteurs d’une information. Pour un déficient visuel de la couleur, il existe une confusion entre les chemins de randonnées (magenta) et les courbes de niveaux (orange) qui sont tous deux représentés par des trait fins. Or une augmentation de l’épaisseur entraînerait une confusion avec la représentation des voies ferrées. Enfin pour le figuré ponctuel et les écritures, c’est la superposition des figurés en magenta sur le fond topographique qui provoque des confusions voir l’absence même de perception de certains objets fins notamment. Ces objets «  […] perdent tout contraste de couleur avec le fond topographique. » (Dhée, 2011) cette perte de contraste affecte directement l’accessibilité à l’information notamment pour les deutans. 

   Dhée en a donc conclu que l’amélioration de la lecture des cartes topographiques par les DVC devrait porter sur « un renforcement des contrastes en utilisant la variable valeur». Pour se faire, il a soumis des propositions d’améliorations des contrastes d’objets problématiques pour les daltoniens. Grâce aux réponses des participants, Dhée a été en mesure d’identifier les couleurs problématiques et d’en proposer une composition (magenta, cyant, jaune) satisfaisante pour les DVC et les trichromates normaux. De plus, il a observé qu’une variation faible (environ 10 %) d’une des composantes de la couleur serait suffisante pour améliorer l’accessibilité à l’information notamment pour les deutans (Tableau 2).

Tableau 2: Récapitulation des résultats pour la variation de couleur de six objets de la carte topographique. (source : Dhée, 2013) GR: Chemin de Grandes Randonnées

Tableau 2: Récapitulation des résultats pour la variation de couleur de six objets de la carte topographique. (source : Dhée, 2013) GR: Chemin de Grandes Randonnées

    En conclusion, de faibles modifications dans les couleurs (Illustration 3) et dans la légende des cartes actuelles, permettraient une meilleure accessibilité de l’information pour le public DVC qui contrairement au postulat de départ n’est pas rebuté par la lecture d’une carte topographique. Il faut garder en mémoire que l’ensemble de ces changements est minime pour les personnes voyant bien la couleur. Il faut être sensibilise en temps que producteur de données (des cartes, des systèmes d’informations géographiques (SIG),…) à cette problématique d’accessibilité à l’information géographique pour tous les publics.

Illustration 3: Proposition de cartes améliorées selon les résultats obtenu au tableau 2 avec une simulation des perceptions de la carte pour les 3 types de daltoniens, (source: Dhée, 2013)

Illustration 3: Proposition de cartes améliorées selon les résultats obtenu au tableau 2 avec une simulation des perceptions de la carte pour les 3 types de daltoniens, (source: Dhée, 2013)

1 Loi n° 2005-102 du 11 février 2005 pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des

personnes handicapées (1).

Bibliographie :

Brewer Cynthia A. (1999). Color use guidelines for data representation, Proceedings of the Section on Statistical Graphics, American Statistical Association, Baltimore, pp. 55-60

Robinson A. H, Morrison J. L., Muehrcke P. C., Kimerling A. J., Guptill F. C. (1995). Elements of cartography, Wiley

Documents disponibles en ligne :

Poster réalisé par Françis Dhée dans le cadre de sa thèse sur l’accessibilité de l’information géographique pour les daltoniens https://ed-geographie-paris.univ-paris1.fr/ckfinder/userfiles/files/dhee2.pdf

Thèse de Françis Dhée : http://recherche.ign.fr/labos/cogit/cv.php?nom=Dhee

Publication disponible en ligne de Françis Dhée IGN, MARNE LA VALLÉE pour la 25e conférence cartographique de Paris en 2011  : http://icaci.org/files/documents/ICC_proceedings/ICC2011/Oral%20Presentations%20PDF/E3-Mapping%20for%20color-blind%20or%20blind%20users/CO-469.pdfconsulté le 07/09/2016

Carthographie vol.1, Sémiologie graphique et conception cartographique, Mars 1999 : http://cours-fad-public.ensg.eu/pluginfile.php/1313/mod_resource/content/1/carto_vol1.pdf

Documentation à destination du tout public intitulé « Qu’est-ce que le handicape » par l’Association de gestion du fonds

pour l’insertion professionnelle des personnes handicapées (AGEFIPH)  :

http://www.mdph37.fr/fichiers/Guide_Qu_est_ce_que_le_handicap.pdf consulté le 12/09/2016

Sites :

Site canadien d’information sur la santé: http://sante.canoe.ca/condition_info_details.asp?channel_id=0&relation_id=0&disease_id=36&page_no=1#Facts consulté le 12/09/2016


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